Hal Ashby
Avec Harold and Maude, Hal Ashby a trouvé une forme de désobéissance sentimentale qui n'appartient qu'au Nouvel Hollywood : un mélange d'humour funèbre, de douceur anarchique et de lucidité politique. Il est impossible de comprendre Ashby si l'on s'en tient à l'image un peu paresseuse du cinéaste cool des Années 1970. Son cinéma est beaucoup plus précis. Il observe les institutions américaines, la famille, l'armée, le couple, la réussite, et demande à chaque fois ce qu'elles font aux corps et aux consciences.
Monteur de formation, Ashby possède un sens exceptionnel du rythme interne d'une scène. Il sait quand laisser durer un silence, quand couper avant l'effet attendu, quand faire entrer une chanson non pour souligner l'émotion, mais pour la déplacer. Cette intelligence du montage soutient aussi bien la dérive tendre de Harold and Maude que l'amertume de The Last Detail ou la colère plus diffuse de Coming Home. Chaque film paraît changer de ton, mais tous partagent une même attention à ceux que l'Amérique normalisée voudrait discipliner.
Ashby est un grand cinéaste des marges, au sens le plus concret. Pas les marges mythifiées, mais celles où l'on atterrit quand on ne cadre plus avec le récit national. Le marin sans horizon, le vétéran blessé, la coiffeuse en quête d'air, le jeune homme obsédé par la mort, le jardinier mystique de Being There : autant de figures qui révèlent, par décalage, l'absurdité du centre. Chez lui, la société américaine apparaît à la fois comique et cruelle, saturée de règles arbitraires, de patriotisme creux, de hiérarchies affectives malsaines.
Cette critique n'a pourtant rien de doctrinaire. Ashby ne transforme pas ses personnages en porte-arguments. Il leur donne de l'espace, de l'inconduite, parfois même une part d'illogisme. C'est ce qui rend ses films si vivants. Ils respirent. Ils savent que le politique passe aussi par le désordre des affects, par le refus de la cadence imposée, par l'invention de liens improbables. Harold and Maude en est l'exemple le plus célèbre : derrière son statut de film culte, il s'agit d'une attaque très nette contre la mort sociale produite par la bonne société.
Dans le cadre des États-Unis, Ashby est donc une figure centrale pour penser un cinéma populaire adulte, capable d'être drôle, triste et radical sans séparer ces régimes. Il n'a pas besoin de grands discours pour montrer la violence des structures. Un dîner familial, une caserne, un salon bien tenu, un plateau télévisé suffisent. Sa mise en scène regarde les rituels collectifs comme autant de petites prisons. Mais elle cherche toujours la brèche, l'intervalle où un autre usage de la vie devient pensable.
Il faut aussi parler de sa mélancolie. Même les films les plus comiques d'Ashby savent que la liberté arrive tard, mal, de façon partielle. Les institutions résistent, les blessures restent, les compromis reviennent. Cette conscience empêche toute idéalisation naïve de la contre-culture. Ashby n'est pas un publicitaire de la libération. Il en filme la nécessité et la fragilité. Son humanisme ne tient pas au réconfort, mais à l'attention portée aux êtres qui tentent d'inventer une cadence moins mutilante.
Pour CaSTV, il compte jusque dans son voisinage avec le macabre. Harold and Maude danse avec la mort, non comme un motif chic, mais comme un révélateur. Les corbillards, les faux suicides, les cimetières : tout cela sert à démonter la normalité bourgeoise, à montrer que l'obsession de l'ordre produit elle-même des formes de nécrose. Ce n'est pas du horreur à proprement parler, mais c'est un cinéma qui comprend très bien la puissance politique des imaginaires mortuaires.
Hal Ashby reste ainsi l'un des grands artistes américains du désajustement. Il filme ceux qui ne rentrent pas dans le cadre, ou qui décident de s'en extraire en le rendant ridicule. Peu de cinéastes ont su, comme lui, faire cohabiter la douceur et l'insubordination, la tristesse et l'élan. Son œuvre rappelle que l'anticonformisme n'est intéressant qu'à une condition : qu'il change réellement notre manière de regarder les vies abîmées par la norme.
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