Gregg Araki
Il faut partir de The Doom Generation pour entrer chez Gregg Araki, parce que peu de films des années 1990 auront mieux capté la sensation d'une jeunesse américaine vivant déjà dans les débris fluorescents de la catastrophe. Araki ne filme pas l'adolescence comme un âge d'innocence perdue, ni même comme une révolte romantique. Il la filme comme un état toxique, surexposé, saturé de désir, de vitesse, d'images et de fin du monde. Son cinéma n'accompagne pas la marge. Il la transforme en régime de perception.
Cinéaste des États-Unis, figure majeure du New Queer Cinema, Araki a très tôt compris qu'une politique des corps passait aussi par une politique du style. Couleurs acides, narration déraillée, dialogues qui avancent comme des slogans blessés, violence absurde, humour sale, musique comme système nerveux : tout chez lui refuse la bienséance psychologique. Mais ce refus n'a rien de gratuit. Il correspond à une expérience du monde où l'identité, le désir et la survie se fabriquent dans un environnement médiatique et social déjà en ruine.
Ce qui distingue Araki de nombreux imitateurs, c'est que son hystérie visuelle n'est jamais simplement décorative. Elle est structurelle. Le chaos de ses films vient de la manière dont les personnages sont pris dans des circulations qu'ils ne maîtrisent pas : sexualité, drogues, maladie, consommation, violence arbitraire, famille dysfonctionnelle, apocalypse culturelle. Le style ne surplombe pas cela. Il en est l'émanation directe. C'est pourquoi ses films tiennent encore, alors que tant de "cool nihiliste" des années 1990 a mal vieilli.
Avec Mysterious Skin, Araki révèle une autre face de son talent. Le film garde son sens aigu de la dérive et de la fragmentation, mais il l'applique à une matière traumatique d'une gravité bouleversante. Il montre alors qu'il n'est pas seulement un styliste du vacarme pop, mais un cinéaste capable de faire coexister la douceur, la sidération et la terreur intime. Le fantastique y affleure sous la forme d'un imaginaire extraterrestre qui sert à contourner l'insoutenable, preuve supplémentaire de sa capacité à penser le genre comme symptôme psychique.
Araki touche souvent de près au horreur sans s'y installer durablement. Son monde est peuplé de tueurs absurdes, de fin imminente, de corps exposés à des forces qui les excèdent. Pourtant, la peur chez lui n'obéit pas au modèle classique de la menace extérieure. Elle naît de la circulation même du désir dans une culture malade. Le monstre n'est pas ailleurs. Il est déjà intégré à la fête, au clip, à la route, à la chambre d'adolescent, à la publicité. Cette contamination du quotidien par une apocalypse pop reste l'une de ses signatures les plus fécondes.
On aurait tort de réduire son œuvre à une provocation générationnelle. Araki est un grand moraliste, mais un moraliste sans morale imposée. Il regarde des personnages perdus, excessifs, parfois insupportables, sans leur demander de devenir exemplaires. Il filme le désastre avec une tendresse irritée. C'est une position difficile, et rare. Elle lui permet d'éviter aussi bien la complaisance que le jugement. Ses films sont traversés par une compassion qui n'affadit jamais leur brutalité.
Dans l'histoire du cinéma queer, sa place est évidemment centrale, mais elle dépasse largement la seule question de représentation. Araki a inventé une forme où l'énergie minoritaire rencontre la catastrophe culturelle américaine de plein fouet. Il a montré qu'un cinéma radicalement situé pouvait être aussi un grand cinéma de climat, de vitesse, de texture historique. Ses films sentent la fin de siècle, le sida, la paranoïa médiatique, les restes d'utopie, le marché qui absorbe tout et n'apaise rien.
Pour CaSTV, Gregg Araki compte enfin parce qu'il a donné au malaise contemporain une couleur, un rythme et une violence spécifique. Peu de cinéastes auront su comme lui faire du néon une matière funèbre. Son cinéma brûle vite, parle fort, se cabre contre les normes, mais laisse derrière lui quelque chose de bien plus triste qu'une simple insolence. Il laisse l'impression que la culture pop elle-même a appris à sourire depuis le bord du gouffre.
