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Goran Stolevski - director portrait

Goran Stolevski

You Won't Be Alone a suffi pour imposer Goran Stolevski comme un cinéaste capable de rendre au folk horror une densité charnelle et métaphysique que le sous-genre perd parfois dans ses automatismes. Chez lui, la sorcellerie, le village, la cruauté collective et la métamorphose ne servent pas à illustrer une thèse sur le passé rural. Ils deviennent les instruments d'une réflexion sensuelle et terrible sur l'identité, le désir, la maternité, la violence du regard social. C'est un cinéma qui mord dans la terre et dans la chair en même temps.

Stolevski, né en Macédoine du Nord et travaillé par des circulations culturelles plus vastes, possède une intelligence rare du territoire. Le village qu'il filme n'est pas seulement un décor archaïque. C'est un système de coutumes, de surveillance, de brutalité codifiée, de mémoire collective. Les gens s'y regardent, s'y jugent, s'y perpétuent. Le mal n'est pas extérieur à la communauté. Il circule dans ses règles, dans son besoin d'ordre, dans sa manière de traiter ce qui déborde. C'est là une des grandes vérités du folk horror, et Stolevski la retrouve sans maniérisme.

Mais réduire son œuvre à l'horreur rurale serait très insuffisant. Ce qui frappe surtout, c'est la mobilité du point de vue. Les identités se déplacent, les corps changent de fonction, les frontières entre soi et l'autre deviennent poreuses. Dans ce mouvement, le fantastique cesse d'être une simple menace. Il devient une expérience de connaissance et de vertige. Stolevski filme admirablement la découverte du monde par un regard qui n'y est pas assigné d'avance. Les textures, les gestes, les sensations prennent alors une intensité presque neuve, comme si l'existence humaine était observée depuis un bord non humain.

Cette qualité donne à son cinéma une sensualité singulière. Beaucoup de films de sorcellerie cultivent l'atmosphère au point d'oublier les corps. Chez Stolevski, au contraire, tout passe par eux : la faim, le toucher, le sang, la fatigue, le désir, la transformation. L'horreur y retrouve une matérialité fondamentale. Elle n'est pas un discours visuel sur la noirceur. Elle est un rapport concret à la chair, à la terre, aux saisons, aux usages collectifs. Le paysage n'y est jamais neutre. Il semble respirer avec les personnages, ou contre eux.

Dans les années 2020, alors que le genre tend souvent à l'allégorie trop lisible, Stolevski apporte quelque chose de plus rare : une ambiguïté généreuse, ouverte, qui n'empêche ni l'émotion ni la violence. Ses films pensent sans souligner qu'ils pensent. Ils laissent les motifs se répondre, les images s'épaissir, les affects se contredire. Cette confiance dans la complexité du sensible est le signe d'un vrai cinéaste.

Il faut aussi noter que son œuvre ne se contente pas de ressusciter un folklore. Elle en interroge les hiérarchies de genre, les formes de domination, les violences de filiation. Les récits sont hantés par la question de savoir qui a le droit d'exister selon ses propres termes. De cette question naît une tristesse profonde, mais aussi une forme d'élan. Le fantastique ne sert pas seulement à punir. Il sert à imaginer d'autres intensités de vie.

Goran Stolevski s'impose donc comme l'une des voix les plus fortes du cinéma d'étrangeté contemporain. Son art tient ensemble la boue, le mythe, l'érotisme, la cruauté et la métaphysique sans jamais perdre sa netteté émotionnelle. Peu de réalisateurs actuels savent rappeler avec autant de force que le folklore n'est pas un musée. C'est une machine vivante, et parfois meurtrière, pour fabriquer des corps, des peurs et des destins.