Giovanni Veronesi
Avec Manuale d'amore, Giovanni Veronesi a su capter quelque chose de très précis dans l'Italie des années 2000 : le désir persistant de faire de la comédie sentimentale un miroir des mœurs sans la figer dans la nostalgie. Veronesi n'est pas un révolutionnaire de la forme, et ce n'est pas ainsi qu'il faut le juger. Sa place tient ailleurs, dans une intelligence du ton, une manière de faire circuler les affects, les embarras et les contradictions d'une société à travers des récits accessibles, portés par des acteurs et par un sens très sûr du tempo narratif.
Inscrit dans la longue tradition de la comédie italienne, il hérite d'un cinéma qui a toujours su faire cohabiter légèreté apparente et observation sociale acérée. Chez lui, les couples, les ruptures, les adultères, les hésitations affectives et les arrangements de génération ne sont jamais seulement des occasions de quiproquos. Ils deviennent des révélateurs d'une société où la modernité intime avance à vitesse inégale, où les rôles de genre se recomposent sans cesser tout à fait de peser, où l'amour reste un terrain de négociation entre aspiration individuelle et inerties culturelles.
Veronesi comprend particulièrement bien la valeur dramaturgique de la structure chorale. En multipliant les points de vue, il évite de sanctuariser un seul personnage comme vérité du film. Chacun apporte son mélange de sincérité et d'aveuglement, de désir de liberté et de narcissisme ordinaire. Cette dispersion est précieuse : elle permet au récit de dessiner un paysage affectif plutôt qu'une simple trajectoire individuelle. Le spectateur y reconnaît moins des héros exceptionnels que des façons de vivre ensemble, de mentir, de se consoler, de recommencer.
Le genre qui lui convient le mieux est évidemment la comédie, mais une comédie que traverse constamment la crainte du ratage. Les scènes les plus réussies de Veronesi reposent sur ce léger déséquilibre : on rit parce que les personnages se débattent avec des codes sociaux qu'ils connaissent trop bien, et l'on sent en même temps que le rire protège mal de la solitude, de la jalousie ou du temps qui passe. Il ne pousse pas cette mélancolie jusqu'à la noirceur, mais il la laisse travailler en sous-main. C'est ce qui empêche son cinéma d'être purement anecdotique.
Il faut aussi reconnaître sa capacité à fabriquer des films populaires sans renoncer totalement à la nuance. Dans un paysage souvent partagé entre comédie télévisuelle paresseuse et auteurisme démonstratif, Veronesi occupe une position intermédiaire utile. Il sait parler à un large public, mais il ne traite pas ce public comme un agrégat de réflexes automatiques. Il parie encore sur la séduction des situations bien construites, des dialogues souples, des personnages suffisamment contradictoires pour ne pas se réduire à des fonctions.
Sa mise en scène n'est pas celle d'un styliste ostentatoire. Elle mise sur la circulation, sur la lisibilité, sur la justesse des rapports entre les corps et les espaces quotidiens. C'est parfois précisément ce qui la rend efficace. Veronesi sait qu'en matière de comédie sentimentale, le moindre excès d'illustration peut casser le rythme moral d'une scène. Il laisse donc vivre les interactions, les regards, les suspensions, tout ce qui fait qu'un dîner, une dispute ou une confession tardive prennent soudain la densité d'un petit drame social.
Giovanni Veronesi n'est peut-être pas le nom qu'on cite en premier pour raconter l'histoire du cinéma italien contemporain. Il n'en demeure pas moins un artisan important d'un registre souvent sous-estimé. Son œuvre rappelle qu'une comédie sur l'amour n'est jamais seulement une affaire de charme. C'est aussi une manière d'enregistrer les normes, les fantasmes et les compromis d'une époque. Veronesi le fait avec assez de métier, de tact et de lucidité pour que ses films demeurent de bons thermomètres sentimentaux de leur temps.
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