Gerry Rogers
Avec Never Eat Alone, Gerry Rogers signe un film qui avance comme une confession mal rangée, une dérive sentimentale et fantasmatique où la quête amoureuse devient aussi une exploration de la solitude queer, du vieillissement et des récits que l'on fabrique pour survivre à ses propres déceptions. C'est par ce film qu'il faut la lire. Rogers n'y cherche ni la respectabilité psychologique ni l'excentricité gratuite. Elle travaille dans une zone plus instable, où l'auto-invention, le désir et l'humour noir se mêlent sans filet.
Son cinéma se distingue par une franchise affective peu commune. Il accepte l'embarras, l'excès, la vulnérabilité non glamour. Les personnages y parlent, fantasment, se mettent en scène, se trompent eux-mêmes parfois, mais cette théâtralité n'annule jamais la profondeur de la blessure qu'elle dissimule. Rogers comprend que certaines vies, surtout quand elles ont été longtemps tenues à la marge, se racontent à travers des performances de soi. Le film ne s'en moque pas. Il en fait sa matière.
Cette dimension performative est essentielle. Là où d'autres œuvres sur la solitude ou l'identité queer adoptent un naturalisme sage, Rogers choisit un régime plus libre, où le quotidien peut glisser vers le fantasme, la confession vers la fable, le souvenir vers la reconstruction. Ce mouvement donne à son travail une texture très particulière. Il permet d'approcher les affects non comme des données stables, mais comme des scènes intérieures toujours déjà réécrites.
Il y a aussi chez elle un usage très juste de l'humour. Pas un humour protecteur qui viendrait neutraliser la douleur, mais un humour de survie, de lucidité, parfois de sabotage. On rit chez Rogers parce que les personnages ont appris à faire de leur propre déroute une forme d'énergie. Cette qualité évite au film de se noyer dans le pathos. Elle rappelle que le désastre intime peut aussi produire du style, de l'invention, une manière de tenir debout malgré tout.
Inscrite dans le Canada et dans les Années 2010 puis Années 2020, Rogers occupe une place singulière dans le cinéma indépendant queer. Elle ne cherche pas la respectabilité impeccable ni le récit d'émancipation prémâché. Son travail préfère les zones troubles, les désirs décalés, les affects mal socialisés. Cette liberté la rapproche d'une tradition de cinéma marginal où la forme devient une manière de résister à l'assignation.
Même lorsqu'elle reste ancrée dans le drama, son cinéma touche souvent à quelque chose de fantomatique. Les absents pèsent, les projections contaminent le présent, les relations rêvées rivalisent avec celles qui existent réellement. Cette porosité entre réel et imaginaire n'a rien de décoratif. Elle traduit une expérience très concrète de la solitude, celle où l'esprit repeuple le monde pour ne pas s'effondrer tout à fait.
Gerry Rogers mérite ainsi d'être regardée pour sa capacité à faire du déséquilibre une méthode de vérité. Elle sait que les existences minoritaires ne gagnent rien à être lissées pour devenir plus acceptables. Elles doivent pouvoir garder leur étrangeté, leur théâtralité, leurs ratés et leur mélancolie. Son cinéma porte cela avec une franchise rare. Il n'offre pas un modèle de réparation. Il propose quelque chose de plus précieux, la possibilité de regarder la vulnérabilité sans l'épurer.
