Georgi Kropachyov
Viy donne à Georgi Kropachyov une place singulière dans l'histoire de l'horreur soviétique: celle d'un cinéaste associé à un cauchemar de folklore, de peinture animée et de théâtre démoniaque. Peu de films fantastiques produits dans ce contexte ont gardé une telle force d'étrangeté. Il ne s'agit pas seulement d'un titre célèbre. Il s'agit d'une preuve que le cinéma d'État, même encadré, pouvait laisser passer des visions nocturnes d'une liberté presque insolente.
Kropachyov travaille dans un imaginaire lié à l'Europe de l'Est, aux contes, aux icônes, aux églises, aux superstitions paysannes et aux récits de Nicolas Gogol. Le film qui l'a fixé dans la mémoire du genre n'a pas la texture d'un produit standardisé. Il ressemble à une procession malade, à une farce religieuse devenue possession, à un théâtre où les murs, les visages et les créatures obéissent à une logique de cauchemar. C'est du folk horror avant et au-delà de bien des classements.
Dans l'horreur, Kropachyov compte parce qu'il fait du folklore une expérience plastique. Les croyances ne restent pas dans les dialogues. Elles envahissent l'espace. Elles tordent les décors, transforment les corps, donnent aux nuits une épaisseur matérielle. Là où beaucoup de films se contentent de citer des rites, Viy semble croire que le rite est une machine visuelle. Il suffit d'entrer dans l'église, et tout le monde comprend que les murs ont une mémoire plus ancienne que le personnage.
La contribution de Kropachyov est inséparable d'un contexte soviétique où le fantastique devait souvent passer par la littérature, le conte ou l'allégorie pour exister pleinement. Cette contrainte donne au film une intelligence particulière. Il peut présenter l'irrationnel comme héritage culturel, comme matière de patrimoine, tout en laissant l'épouvante faire son travail. Le résultat échappe à la simple adaptation. C'est un objet populaire, savant, grotesque, mystique, avec une joie visuelle qui rend la peur presque carnavalesque.
Il faut aussi regarder la place de l'oeuvre dans les années 1960. À un moment où l'horreur occidentale explore la couleur gothique, le psychédélisme et les nouveaux visages du démon, Kropachyov propose une voie différente: une flambée slave, nourrie de décors peints, d'effets optiques, de gestes théâtraux, de figures sorties d'un vieux récit oral. Le film n'a pas vieilli comme une curiosité. Il continue d'avoir cette qualité rare: la naïveté apparente y augmente l'inquiétude.
Le nom de Kropachyov dans CaSTV permet de rappeler que l'horreur mondiale ne s'est jamais développée sur un seul axe. Les généalogies dominantes passent souvent par Hollywood, la Hammer, l'Italie, le Japon. Mais il existe aussi ces foyers où le genre naît d'une collision entre patrimoine littéraire et visions populaires. La Russie et l'espace soviétique y apportent une dimension très précise: l'imaginaire du village, de l'icône, de la nuit religieuse, du rire qui tourne à l'effroi.
Ce qui demeure puissant chez Kropachyov, c'est l'absence de séparation nette entre peur et spectacle. Les créatures peuvent paraître artisanales, les trucages visibles, les mouvements presque chorégraphiques. Mais cette visibilité ne diminue pas le trouble. Elle le rend plus franc. Le film nous dit que l'horreur est un art de fabrication, de masque, de peinture, de corps suspendus, et que le fabriqué peut être plus hanté que le réaliste.
Georgi Kropachyov occupe donc une place essentielle dans une base comme CaSTV. Il rappelle que le cinéma de sang n'a pas toujours besoin de naturalisme, ni même de modernité. Il peut jaillir d'un conte ancien, d'un cercueil au centre d'une église, d'un regard interdit, d'une caméra qui accepte de croire aux démons le temps d'une nuit. Sa filmographie répertoriée peut être courte, mais son empreinte est immense: celle d'un artisan qui a donné au folklore une forme visible, bruyante, inoubliable.
