Federico Rotstein
Avec Federico Rotstein, le point de départ le plus juste reste l'Argentine des récits déplacés, cette tradition où l'absurde n'annule jamais la noirceur mais la rend plus insidieuse. Son cinéma prend souvent l'allure d'un détour, d'un pas de côté, presque d'une blague racontée très sérieusement, puis découvre à l'intérieur de ce décalage un noyau d'angoisse bien réel. Dans le domaine du genre, cette stratégie a beaucoup de valeur, parce qu'elle évite le sérieux de façade qui pèse sur tant de productions indépendantes. Rotstein n'a pas peur du bizarre, et il comprend que le bizarre n'est pas l'ennemi de la précision morale. Il en est parfois la forme la plus nette.
Ce qui rend son travail singulier, c'est d'abord son intelligence du ton. La plupart des films échouent lorsqu'ils veulent tenir ensemble humour, malaise et étrangeté. Soit ils neutralisent la peur par le clin d'œil, soit ils traitent l'excentricité comme un simple vernis. Rotstein opère autrement. Il laisse les situations respirer assez longtemps pour que l'incongruité y devienne une manière d'observer le monde. Les personnages semblent souvent coincés dans des cadres sociaux, familiaux ou mentaux qui n'ont rien de fantastique en eux-mêmes. Pourtant un infime décalage suffit pour faire apparaître une réalité seconde, plus trouble, où les règles du comportement ordinaire cessent de tenir.
Cette manière de construire l'inquiétude par la dérive le rapproche de certaines veines du cinéma latino-américain contemporain, surtout quand celui-ci préfère l'ambiguïté à la démonstration. Il n'y a pas chez Rotstein de folklore brandi comme certificat d'identité, ni de surcharge symbolique destinée à prouver la profondeur du propos. Il y a des situations, des corps, des rythmes, et la certitude qu'un monde apparemment banal peut devenir très instable si l'on déplace légèrement son axe. Cela donne des films où l'on rit parfois, mais d'un rire peu confortable, parce qu'il est constamment bordé par l'inquiétude.
L'autre qualité décisive tient au rapport entre l'individuel et le collectif. Rotstein filme des personnages pris dans des environnements qui leur résistent, qu'il s'agisse de la famille, du voisinage, de l'ordre social ou d'une norme plus diffuse. Le surnaturel, lorsqu'il affleure, n'arrive jamais comme une exception pure. Il semble surgir d'une pression déjà présente, d'un malaise communal, d'un langage partagé que le personnage principal ne maîtrise plus tout à fait. Cette logique le rend très compatible avec l'histoire du fantastique argentin, si souvent préoccupé par la fêlure entre la vie quotidienne et l'inadmissible.
Dans la circulation festivalière, un tel travail dialogue autant avec des espaces généralistes qu'avec des lieux plus explicitement tournés vers le cinéma d'étrangeté, de Mar del Plata à Sitges. Les films de Rotstein n'offrent pas le spectaculaire immédiat qui simplifie la vente. Ils demandent un public attentif aux nuances de ton, au potentiel politique du décalage, à cette manière très particulière de laisser l'angoisse se glisser dans les coutures du récit. C'est un cinéma qui ne crie pas, mais qui détraque.
Dans le cadre de l'Argentine, des années 2010 et des années 2020, Federico Rotstein apparaît ainsi comme un artisan important d'un fantastique latéral. Il rappelle que l'horreur peut naître d'une logique comique poussée jusqu'au point de rupture, qu'une situation apparemment mineure peut contenir un vertige considérable, et qu'un cinéaste n'a pas besoin d'appuyer chaque effet pour laisser une trace durable. Ses films avancent comme des hypothèses, avec une douceur trompeuse. Puis ils vous laissent devant une évidence désagréable : le monde n'était pas seulement étrange, il l'était depuis le début, et vous aviez simplement choisi de ne pas le voir.
