Eliza Hittman
Avec It Felt Like Love, Eliza Hittman impose d'emblée un regard d'une netteté rare sur l'adolescence féminine américaine : non pas l'adolescence comme âge des grandes révélations sentimentales, mais comme territoire d'opacité, de désir dissymétrique, d'expérimentation risquée et de solitude très concrète. Dès ce premier long métrage, puis avec Beach Rats et Never Rarely Sometimes Always, Hittman construit l'une des œuvres les plus justes du cinéma indépendant des États-Unis.
Sa singularité tient à une qualité d'attention. Hittman sait filmer les corps jeunes sans les mythologiser ni les transformer en cas sociologiques. Elle regarde les gestes, les flottements, les hésitations, les usages de l'espace, la manière dont un groupe, une rue, une chambre, une rame de métro produisent des rapports de force invisibles. Chez elle, le contexte social n'est jamais plaqué en arrière-plan. Il passe par les textures du quotidien, par les trajectoires contraintes, par ce que les personnages savent déjà devoir négocier pour exister.
Ce qui pourrait n'être qu'un réalisme sensible devient alors une expérience de malaise très précise. Hittman comprend que l'intimité n'est pas séparée de la violence structurelle. Le désir, l'amitié, la découverte de soi, la peur, tout cela se forme dans des environnements chargés de normes de genre, de classe, de surveillance diffuse. Ses films ne cherchent pas à hystériser cette vérité. Ils la laissent apparaître avec une patience qui la rend d'autant plus implacable. À cet endroit, son œuvre touche parfois aux bords du thriller moral.
La mise en scène est d'une importance décisive. Caméra proche mais jamais intrusive, découpage qui respecte les temps morts, lumière qui garde la matière des lieux, refus du surjeu émotionnel : Hittman fait confiance à la durée et à la présence. Elle sait que le cinéma peut produire une forme de vérité non parce qu'il expliquerait mieux, mais parce qu'il regarde sans prédation. C'est particulièrement visible dans Never Rarely Sometimes Always, où chaque étape d'un trajet devient un test silencieux de ce que signifie être jeune, pauvre et vulnérable dans un espace social prétendument banal.
Il faut aussi insister sur la place des garçons et des hommes dans son cinéma. Hittman ne les filme ni comme monstres simplifiés ni comme figures excusables d'avance. Elle montre plutôt des régimes de masculinité où l'incertitude, la frustration et la brutalité coexistent. Dans Beach Rats, cette compréhension du désir masculin comme scène de surveillance et de honte atteint une force remarquable. Le film capte un milieu, une atmosphère, un système de codes où l'identité se fabrique sous pression.
Sa relation aux lieux, notamment aux périphéries new-yorkaises, aux plages, aux espaces de transit, participe pleinement de cette poétique. Les décors de Hittman ne sont jamais de simples arrière-fonds réalistes. Ils déterminent la mobilité possible, la visibilité des corps, l'intensité du danger. Une rue, un parking, une fête, un autobus nocturne deviennent des unités morales. On comprend alors pourquoi son cinéma reste si profondément sensoriel même lorsqu'il traite de questions frontalement politiques.
Adoubée par des festivals comme Sundance et Berlin, Hittman n'a pourtant rien d'une auteure fabriquée pour le consensus des circuits. Ses films gardent une âpreté, une retenue, une résistance aux résolutions faciles qui les protègent du prestige vide. Dans les années 2010 et 2020, peu de cinéastes américaines ont filmé avec autant de précision la vulnérabilité comme expérience matérielle.
Pour CaSTV, Eliza Hittman est essentielle parce qu'elle rappelle que l'angoisse peut être une condition quotidienne avant d'être un événement exceptionnel. Ses films connaissent la peur de traverser un espace, la peur d'être regardée, la peur de devoir demander, la peur de ne pas pouvoir nommer ce qui arrive. Cette connaissance n'est jamais exploitée. Elle est mise en forme avec une probité rare. C'est ce qui rend son cinéma si durablement troublant.
