Bryan Storkel
Avec Holy Rollers: The True Story of Card Counting Christians, Bryan Storkel touche d'emblée à un sujet typiquement américain: le moment où la foi, l'astuce, le business et la performance cessent d'être séparables. Son cinéma documentaire ne cherche pas la révélation tonitruante. Il préfère suivre des systèmes humains déjà absurdes en eux-mêmes, puis montrer comment ces systèmes finissent par produire leurs propres mythologies. Chez Storkel, le réel n'a pas besoin d'être forcé pour paraître étrange. Il suffit de regarder d'assez près la manière dont les communautés justifient leurs contradictions.
Cette disposition le place dans une tradition du documentaire américain attentive aux sous-cultures, aux zones de croyance et aux arrangements moraux du quotidien. Mais Storkel se distingue par une légèreté de touche qui n'annule jamais la rigueur. Il sait que le matériau est déjà chargé de comédie, parfois de grotesque, sans qu'il soit nécessaire de surligner les effets. Dans Holy Rollers: The True Story of Card Counting Christians, l'idée même d'une équipe chrétienne exploitant les casinos grâce à la théorie des probabilités pourrait suffire à faire sourire. Le film va plus loin. Il s'intéresse au langage de justification, au désir de succès, à la manière dont chacun reformule sa propre histoire pour préserver une cohérence morale.
Storkel appartient à ces cinéastes des années 2010 qui ont compris qu'un bon documentaire ne se réduit ni à l'exposé d'informations ni à l'ivresse de l'accès. Il faut un ton. Le sien consiste à laisser la parole travailler contre elle-même. Plus les témoins expliquent, plus apparaissent les fissures, les angles morts, les rationalisations. Cette méthode demande de la patience et une forme de confiance dans l'intelligence du spectateur. Le film ne dicte pas une conclusion définitive. Il organise un espace où les faits, les récits personnels et les auto-fictions se mettent doucement en tension.
On pourrait dire que Storkel filme des Amériques parallèles, non pas marginales au sens exotique, mais latérales par rapport au récit officiel. Des groupes, des croyances, des pratiques qui semblent d'abord singuliers, puis finissent par révéler quelque chose de très central sur le cinéma américain documentaire et sur le pays lui-même: l'alliance entre pragmatisme, récit de soi, foi dans la réussite et capacité sans fin à reformuler l'éthique pour qu'elle reste compatible avec le désir.
Ce regard n'est ni cruel ni naïf. Storkel ne se moque pas de ses personnages, mais il ne leur offre pas non plus l'abri d'une admiration automatique. Il les laisse exister dans leur complexité, c'est-à-dire dans leur talent, leur sincérité partielle, leur capacité à se persuader eux-mêmes. Cette neutralité active constitue la valeur de son travail. Elle permet au documentaire d'être plus qu'un dossier. Il devient un espace de mise à l'épreuve des récits que les gens fabriquent pour vivre.
Bryan Storkel mérite ainsi l'attention parce qu'il pratique un documentaire du détail moral. Ses films observent des comportements, des stratégies, des communautés, puis laissent apparaître ce que ces mondes contiennent de typiquement moderne: un mélange de conviction, d'opportunisme, d'aveuglement et d'inventivité. Ce n'est pas spectaculaire, mais c'est souvent plus révélateur qu'une enquête plus tapageuse. Dans cette précision calme réside sa force.
