Bretten Hannam
Avec Wildhood, Bretten Hannam filme la Nouvelle Écosse comme un territoire de fuite, de filiation brisée et de réinvention queer. Rien ici de la carte postale canadienne. Le paysage a de la beauté, oui, mais une beauté traversée par la précarité, la honte héritée et la nécessité de se fabriquer une route hors des récits imposés. Hannam appartient à cette génération de cinéastes canada qui refusent la neutralité supposée du réalisme social. Chez lui, le réel a toujours une charge mythique, affective, presque hallucinée, sans cesser d'être ancré dans l'expérience autochtone et dans la matérialité des corps.
Ce qui distingue d'emblée son travail, c'est la manière dont il pense ensemble identité, désir et territoire. Bretten Hannam n'emploie pas la route comme simple motif de passage vers l'âge adulte. La route est un espace de désapprentissage. Elle permet aux personnages de se défaire, au moins provisoirement, des assignations de genre, de famille et de classe qui les ont tenus en place. Cet arrachement n'a rien d'abstrait. Il passe par la vulnérabilité physique, l'improvisation, la dépendance aux autres, l'incertitude permanente. Hannam filme cela sans héroïsme forcé. Ses personnages ne deviennent pas libres par proclamation. Ils avancent dans un monde qui leur rappelle sans cesse le prix de cette liberté.
Il faut aussi insister sur la douceur étrange de sa mise en scène. Beaucoup de récits contemporains sur la marginalité queer tombent dans une démonstration de souffrance, comme si la légitimité politique d'un film devait se mesurer à l'intensité visible de la blessure. Hannam choisit autre chose. Il laisse place à l'élan, à la maladresse du flirt, au charme d'une rencontre, à la possibilité d'un style et d'une grâce improvisée. Cette ouverture ne minimise pas la violence. Elle lui oppose une énergie. Dans ce geste, on sent une confiance rare envers les personnages, une volonté de leur accorder davantage qu'un statut de victimes exemplaires.
Le cinéma de Bretten Hannam travaille également la question de l'appartenance avec une grande finesse. Être mi'kmaq, être queer, être jeune, être pauvre, tout cela ne se résume jamais chez lui à des identités fixes. Ce sont des expériences qui se croisent, se contredisent parfois, exigent des tactiques de survie différentes selon les lieux et les rencontres. La famille, chez Hannam, est à la fois blessure et horizon. On part pour chercher autre chose, et l'on découvre souvent qu'il faut quand même revenir vers une origine, non pour s'y soumettre mais pour la relire.
Dans le contexte des années 2020, cette sensibilité compte énormément. Elle permet d'échapper au naturalisme standardisé qui domine une partie du cinéma indépendant nord américain. Hannam aime les textures de lumière, les visages en déplacement, les haltes où le récit semble s'ouvrir à une dimension presque onirique. Rien de décoratif là dedans. Cette stylisation légère sert à montrer comment un sujet se recompose, comment il entrevoit sa propre possibilité. C'est aussi ce qui rend son travail si précieux pour une plateforme attentive aux formes périphériques du trouble et de la métamorphose.
Même lorsqu'il ne relève pas frontalement du fantastique, Hannam touche à quelque chose de très proche du conte de passage. Des figures surgissent, des liens se nouent, des signes s'échangent, et le voyage prend la valeur d'une initiation sans maître. Ce n'est pas un hasard si ses films intéressent aussi des publics de festival et de cinémathèque. Ils savent articuler une urgence politique très nette à une sensualité de cinéma, ce mélange rare qui permet à une œuvre de parler du présent sans se laisser réduire au commentaire.
Bretten Hannam signe ainsi un cinéma de l'écart assumé. Écart avec la famille normative, avec la masculinité obligatoire, avec les récits nationaux lisses, avec les représentations sages du passage à l'âge adulte. Mais cet écart n'est jamais posé comme une pose. Il se vit, se paie, se négocie. C'est pourquoi ses films demeurent. Ils offrent non seulement des personnages qu'on voit trop peu, mais surtout une forme capable de les accompagner sans les corriger. Dans un paysage saturé d'images qui expliquent trop, Hannam préfère les images qui laissent enfin respirer.
