Bobby Farrelly
Avec There's Something About Mary, Bobby Farrelly a porté la comédie américaine vers une zone où le dégoût, l'humiliation et le désir pouvaient enfin cohabiter sans politesse. Ce n'est pas un détail anecdotique pour une plateforme sensible aux marges du cinéma de genre. Les Farrelly, et Bobby en particulier, ont compris très tôt qu'une bonne comédie physique touche parfois à la logique de l'horreur: elle met le corps en crise, expose sa honte, le soumet à l'accident, au fluide, à la grimace, au mauvais timing biologique.
Le cinéma américain des années 1990 avait besoin de cette secousse. Entre la comédie romantique formatée et la satire plus respectable, Bobby Farrelly a réintroduit une forme de vulgarité active, presque expérimentale dans son rapport au gag corporel. Il ne s'agit pas simplement de choquer pour vendre. Il s'agit de rappeler que le corps social policé repose sur un refoulement permanent de tout ce qui déborde: sperme, sueur, handicap, appétits, maladresse, bêtise. Le rire vient quand ce refoulé remonte trop vite pour être réabsorbé.
Cette logique éclaire toute une partie de son travail, des années 1990 aux prolongements ultérieurs. Les films Farrelly sont souvent traités comme de simples machines à blagues grasses. C'est une lecture paresseuse. Ils mettent en jeu des questions bien plus vives sur la norme américaine, la beauté, la séduction et la cruauté des groupes. Bobby Farrelly sait filmer la manière dont une société rit des corps non conformes tout en prétendant célébrer l'individualité. Ce paradoxe donne à ses meilleures comédies une pointe presque méchante, parfois très utile.
Le rapport à l'horreur n'est donc pas extérieur. Il tient à une économie commune de l'effet. Le gag et le shock cut partagent un même savoir du rythme, de la préparation et du relâchement. Surtout, ils partagent une fascination pour le moment où le corps cesse d'obéir au script social. Chez Farrelly, ce moment produit le rire plutôt que l'effroi, mais il n'en reste pas moins une scène de désordre organique. La frontière entre le grotesque comique et le grotesque horrifique y est souvent très mince.
Il faut aussi relever son rapport inhabituellement généreux aux personnages. Malgré la brutalité des situations, Bobby Farrelly revient souvent à une forme d'affection pour les humiliés, les ridicules et les excentriques. Cette affection n'annule pas la cruauté du dispositif, mais elle l'oriente. Le rire n'est pas seulement un rire de domination. Il devient parfois une manière de desserrer l'idéal normatif américain, d'autoriser des présences que le cinéma lisse préférait cacher.
La reconnaissance institutionnelle n'est pas son horizon principal, et c'est tant mieux. On imagine mal Bobby Farrelly s'épanouir sous le régime d'un prestige type Sundance. Son terrain, c'est la culture populaire large, l'efficacité immédiate, le scandale modéré mais tenace. Or ce terrain mérite aussi sa critique sérieuse.
Bobby Farrelly représente ainsi une veine essentielle de la comédie américaine, celle où le corps devient champ de bataille social et machine à débordement. Si ses films n'appartiennent pas au genre horrifique, ils rappellent néanmoins une vérité commune aux deux registres: dès qu'un corps perd sa dignité publique, le cinéma retrouve une énergie primaire, à la fois embarrassante et libératrice, qu'aucune élégance de surface ne remplace.
