Bahar Noorizadeh
Avec After Scarcity, Bahar Noorizadeh n'entre pas dans le cinéma comme on entre dans une carrière, mais comme on ouvre un laboratoire de formes pour penser le capital, la fiction politique et les ruines du futur. Son travail part d'une question que peu d'artistes affrontent avec cette netteté : comment représenter le néolibéralisme sans se contenter de le dénoncer, comment rendre sensible l'abstraction économique sans la réduire à un slogan visuel. Cette exigence l'inscrit d'emblée du côté d'un cinéma expérimental qui ne prend pas l'essai pour une dispense de mise en scène.
Noorizadeh travaille dans une zone où l'image, le texte, la conférence performée, la spéculation politique et la science-fiction critique se contaminent. On pourrait croire l'ensemble froid, purement conceptuel. C'est presque l'inverse. Ce qui anime ses films, c'est la conscience très vive que les systèmes économiques fabriquent des affects, des peurs, des promesses, des manières de rêver. Le capital n'est pas seulement une structure extérieure. Il colonise les imaginaires. Bahar Noorizadeh filme précisément cette colonisation, mais elle filme aussi les zones où un autre langage peut apparaître, même de façon précaire.
Dans les années 2020, beaucoup d'œuvres dites politiques se sont contentées d'illustrer des positions déjà connues. Noorizadeh, elle, demande à la forme de prendre le risque de la pensée. Cela signifie qu'un film peut devenir spéculatif, discontinu, stratifié, sans jamais cesser d'être adressé à un spectateur réel. La difficulté n'est pas effacée, mais organisée. Elle produit une expérience, pas un mot de passe théorique. C'est pourquoi son cinéma garde une énergie rare : il ne simplifie pas le monde pour nous ménager.
La science-fiction occupe chez elle une place décisive, mais pas au sens de l'évasion spectaculaire. Elle sert à révéler le présent, à montrer que les institutions économiques agissent déjà comme des machines de fiction. Les marchés promettent, anticipent, projettent, modélisent. Ils racontent des avenirs pour mieux gouverner le présent. Noorizadeh retourne cette logique. Elle se demande ce qui arrive si l'on réquisitionne à notre tour les outils de la spéculation pour imaginer d'autres devenirs. Ce geste la rapproche d'un certain cinéma de science-fiction politique, mais avec une matérialité plus sèche, plus analytique.
Il faut aussi insister sur son rapport à l'internationalisme. Le travail de Bahar Noorizadeh ne s'enferme pas dans une identité nationale stable, même si les histoires de l'Iran, de l'exil, des circulations transnationales et des politiques énergétiques résonnent en profondeur dans ses œuvres. Son horizon est celui d'un monde connecté par la finance, la guerre, l'extraction et les promesses de réforme. Cette échelle n'annule pas le détail. Au contraire, elle donne aux fragments de voix, de textes et d'archives une charge plus nette. Les singularités qu'elle filme n'ont jamais la pureté de l'isolat. Elles sont prises dans des réseaux.
Sa méthode a quelque chose de très stimulant pour une plateforme comme CaSTV, parce qu'elle sait que l'étrangeté peut être politique avant d'être narrative. Le trouble naît d'un langage qui paraît familier mais révèle soudain sa violence, d'une projection vers le futur qui ressemble de trop près au présent, d'une rationalité économique qui se met à sonner comme une cosmologie délirante. Ce type d'inquiétude, moins spectaculaire que corrosive, rejoint par moments l'esprit du cinéma dystopique sans s'y laisser réduire.
On pourrait reprocher à certains films-essais de ne s'adresser qu'aux convaincus. Ce serait injuste ici. Même lorsqu'elle mobilise des cadres théoriques complexes, Noorizadeh garde le sens de la scène, du montage comme affrontement, de la phrase qui coupe net à travers le brouillard rhétorique. Elle connaît la séduction des images contemporaines et s'en méfie assez pour ne pas s'y abandonner. Sa mise en forme cherche plutôt une friction productive, un montage qui force à reprendre la question depuis le début.
Bahar Noorizadeh appartient ainsi à une famille rare d'artistes pour qui la critique du monde ne peut pas se séparer d'une critique de ses régimes de représentation. Elle ne filme pas seulement des crises. Elle filme les appareils qui nous apprennent à les accepter comme naturelles. En cela, son cinéma est profondément contemporain et résolument insoumis. Il ne nous promet pas une sortie facile. Il exige mieux : une capacité retrouvée à imaginer contre la logique dominante, image par image, hypothèse par hypothèse.
