https://cabaneasang.tv/fr/director/babak-anvari/
Babak Anvari - director portrait

Babak Anvari

Avec Under the Shadow, Babak Anvari réussit quelque chose de rare: faire d'un appartement bombardé à Téhéran le centre exact d'une horreur à la fois politique, domestique et surnaturelle. Le film ne sépare jamais la guerre extérieure des hantises intérieures. C'est là que se loge son importance. Anvari comprend que le genre est plus fort lorsqu'il laisse les structures historiques contaminer l'espace intime jusqu'à rendre impossible toute frontière nette entre traumatisme, oppression et apparition. Son cinéma n'utilise pas le fantastique pour fuir le réel. Il l'emploie pour en révéler la violence enfouie.

Cette articulation entre mémoire, exil et peur fait de Babak Anvari une figure singulière dans le paysage contemporain. Né d'une expérience liée à l'Iran mais travaillant aussi dans des contextes transnationaux, il porte avec lui une compréhension très fine des mondes fracturés par l'autorité, la migration et la surveillance. Under the Shadow reste à cet égard exemplaire. Le djinn n'y arrive pas comme une pure entité folklorique. Il cristallise un climat de siège, la pression idéologique sur les femmes, la fragilité des espaces supposés protecteurs. La maison devient alors une chambre de résonance historique, et non un simple terrain de jeu pour effets de peur.

Babak Anvari appartient bien sûr au cinéma de l'horreur, mais il en pratique une version extraordinairement poreuse. Chez lui, le genre s'ouvre vers le drame familial, le thriller psychologique, la critique sociale. Avec Wounds ou I Came By, il montre qu'il peut déplacer son regard vers d'autres milieux, d'autres pays, d'autres structures de pouvoir, sans perdre son intérêt pour les zones où l'autorité devient menace et où la curiosité découvre trop tard qu'elle a ouvert une porte irréversible. C'est une cohérence plus profonde qu'un simple style visuel. Elle tient à une obsession: que se passe-t-il quand un système de domination, politique, social ou spirituel, s'insinue jusque dans les gestes ordinaires?

Formellement, Anvari possède un sens remarquable du confinement. Les lieux qu'il filme gardent toujours une marge d'opacité, même lorsqu'ils sont parfaitement décrits. Un couloir, une chambre d'enfant, un mur, un plafond, tout peut se charger d'une pression supplémentaire. Le cadre n'est jamais seulement utilitaire. Il devient le lieu où le visible hésite à rester visible. Cette maîtrise du hors-champ et du surgissement l'inscrit dans une lignée moderne du cinéma de peur qui a retenu la leçon du J-horror aussi bien que celle du gothique classique: ce qui est terrifiant n'est pas seulement ce qui apparaît, mais le fait qu'un espace cesse de garantir la séparation entre dedans et dehors.

Il faut aussi saluer son rapport aux personnages féminins, particulièrement dans Under the Shadow. Anvari ne les traite pas comme de simples relais émotionnels de l'effroi. Il leur donne une densité politique et psychique qui enrichit considérablement le film. La peur n'y est jamais détachée d'une condition sociale, ni d'un rapport concret au droit, à l'éducation, à la maternité, à la discipline collective. Cela évite au film l'universalisme abstrait qui affaiblit tant de productions internationales. Chez Anvari, la situation est située, et c'est cette précision qui la rend universellement lisible.

Inscrit dans les années 2010 puis dans les années 2020, son travail accompagne un moment où le genre a retrouvé une ambition historique sans perdre sa puissance sensorielle. On a parfois abusé du mot "elevated" pour décrire cette période. Babak Anvari montre qu'on peut se passer de ce vocabulaire creux. Il suffit de dire que ses films pensent, ressentent et attaquent à la fois. Ils ne sacrifient ni le plaisir nerveux du récit ni la densité politique des situations.

Son œuvre rappelle enfin une vérité essentielle pour CaSTV: les fantômes les plus durables ne sont pas toujours ceux qui vivent dans les légendes, mais ceux que l'histoire dépose dans les murs, dans les familles et dans les corps. Babak Anvari filme cette contamination avec une précision redoutable. Qu'il travaille l'appartement assiégé, le bar nocturne ou la maison bourgeoise, il cherche toujours le point où le confort apparent se révèle déjà occupé par une force hostile. C'est un cinéma de l'intrusion, certes, mais surtout un cinéma qui sait que l'intrus n'arrive jamais dans un vide. Il arrive dans un monde déjà fissuré.