https://cabaneasang.tv/fr/director/baatar-batsukh/

Baatar Batsukh

Avec un nom comme Baatar Batsukh, on pense d'emblée à une région du monde encore trop rarement représentée dans les cartographies usuelles du fantastique, et c'est déjà une raison de prêter attention à son travail. Car le cinéma venu de Mongolie ou des espaces culturels voisins porte souvent une relation singulière au paysage, au temps long, aux survivances spirituelles et à la dureté des milieux. Lorsque cette matière rencontre le genre, elle peut produire autre chose qu'un simple dépaysement. Elle réactive la puissance primitive du territoire comme force morale.

Dans un tel cadre, la steppe, le climat, l'horizon ouvert, la vie communautaire ou l'isolement ne valent pas comme cartes postales. Ils constituent des structures d'expérience. Le personnage n'habite pas un décor, il habite une étendue qui le juge, le fatigue ou l'expose. Batsukh paraît intéressant dès lors qu'il comprend cette vérité élémentaire : la peur ne vient pas toujours d'un lieu fermé. Elle peut naître au contraire de l'excès d'ouverture, du sentiment qu'aucun mur ne vous protège et qu'un monde entier vous regarde.

Cette relation au paysage donne au fantastique une couleur différente de celle des horreurs urbaines ou domestiques. Ici, l'invisible peut se confondre avec le climat, avec l'histoire enfouie d'un territoire, avec des formes de croyance qui ne relèvent pas du folklore décoratif mais d'un rapport vivant au monde. Le surnaturel n'arrive pas comme un effet ajouté. Il peut sembler déjà inscrit dans la manière même dont l'espace est perçu. C'est là une force rare, qui rapproche potentiellement Batsukh d'une tradition où le folk horror rejoint l'expérience contemporaine des ruptures écologiques et culturelles.

Il faut toutefois éviter l'exotisme facile. Ce qui compte n'est pas de transformer la Mongolie imaginaire en réserve d'archaïsmes séduisants. Ce qui compte, c'est la précision avec laquelle le film saisit les formes concrètes d'habitation, de mémoire et de vulnérabilité. Si Batsukh convainc, ce sera par cette précision. Un paysage ne fait pas peur par sa seule étrangeté. Il fait peur lorsqu'il devient le lieu où les personnages ne peuvent plus maintenir les catégories rassurantes du présent.

Dans les années 2020, une telle approche a une résonance particulière. Le fantastique mondial cherche de nouvelles géographies, mais les plus intéressantes sont celles qui n'utilisent pas le territoire comme simple variation touristique. Batsukh peut compter parmi les cinéastes qui redonnent au lieu sa densité propre, sa capacité à produire du récit, de la croyance et du malaise sans passer par les modèles standardisés de l'épouvante.

La mise en scène, dans ce contexte, gagne à rester rigoureuse et patiente. Les plans longs, les distances, le rapport des corps à l'étendue, les silences, la place du vent ou du relief : autant d'éléments qui peuvent construire une tension d'une nature différente, moins fondée sur la surprise que sur l'exposition. Le spectateur ne se cache pas avec les personnages. Il éprouve avec eux le fait d'être livrés à quelque chose de plus vaste.

Baatar Batsukh mérite ainsi une place particulière dans un catalogue comme CaSTV. Son cinéma rappelle qu'avant d'être un art de la maison hantée, l'horreur a aussi été un art du monde habité par des forces plus anciennes que nous. Quand cette ancienneté est filmée sans folklore de pacotille, mais avec attention au paysage, au corps et à la mémoire, le fantastique retrouve une autorité presque élémentaire.