Alejandro Loayza Grisi
Utama inscrit Alejandro Loayza Grisi dans un cinéma de l'altitude, de la sécheresse et de la fin du monde vécue à l'échelle d'un couple. Même lorsque l'horreur n'y porte pas le masque attendu, son imaginaire touche à quelque chose de profondément terrifiant: la disparition lente d'un monde, non comme catastrophe spectaculaire, mais comme épuisement de l'eau, du souffle, des bêtes et des gestes.
Loayza Grisi vient d'une sensibilité où le paysage n'illustre pas l'histoire. Il la juge. Dans Utama, l'Altiplano bolivien n'est pas un décor de majesté touristique. C'est une présence morale, un espace qui force les personnages à mesurer ce qu'ils doivent quitter, ce qu'ils refusent de voir, ce qu'ils ne pourront pas sauver. Cette relation au territoire donne à son cinéma une puissance rare pour une base consacrée à l'horreur: il rappelle que l'effroi peut être écologique avant d'être surnaturel.
Le lien avec la Bolivie est essentiel. Peu de cinémas nationaux arrivent sur les écrans internationaux avec une telle charge de paysage, de langue et de mémoire autochtone. Chez Loayza Grisi, le territoire n'est pas exotisé. Il est habité par des corps qui savent exactement ce que signifie rester. Cette connaissance produit une forme de tragique très concrète. Les personnages ne discutent pas d'abstraction climatique. Ils regardent leurs lamas mourir, leurs puits se vider, leurs enfants partir.
Dans une perspective de genre, cette matière rejoint le folk horror par un chemin oblique. Il ne s'agit pas de cultes secrets ni de sacrifices. Il s'agit d'une communauté prise dans un rapport ancien à la terre, et de la violence qui surgit quand cet accord se défait. Le folk horror le plus profond n'a pas besoin de monstres. Il sait que le paysage peut devenir hostile simplement en cessant de répondre.
Les années 2020 ont vu se préciser cette horreur climatique, souvent plus angoissante que les fictions apocalyptiques traditionnelles. L'apocalypse n'arrive plus comme un événement unique. Elle s'installe par degrés, par saisons ratées, par migrations nécessaires, par corps fatigués. Loayza Grisi comprend cette temporalité. Il filme la catastrophe non comme un grand bruit, mais comme une insistance sèche. Le monde ne tombe pas. Il se retire.
Ce retrait donne à son cinéma une proximité inattendue avec l'épouvante. Le spectateur d'horreur connaît bien cette sensation: quelque chose manque, mais personne ne peut encore le nommer complètement. L'eau manque, les animaux manquent, les jeunes manquent, l'avenir manque. Le vide devient la créature. Il n'a pas de visage, mais il impose ses règles avec une cruauté absolue.
La force de Loayza Grisi tient aussi à son refus du surplomb. Il ne transforme pas ses personnages en symboles commodes. Il les regarde dans leur entêtement, leur amour, leur fatigue, leur orgueil. Cette précision évite le piège du film à message. Le politique passe par les gestes: marcher, porter, attendre, refuser de partir. Le cinéma devient alors un art de la résistance minuscule, et cette résistance est d'autant plus bouleversante qu'elle semble vouée à perdre.
Pour CaSTV, Alejandro Loayza Grisi représente une extension nécessaire du territoire horrifique. L'horreur ne se limite pas aux couteaux, aux fantômes et aux possessions. Elle inclut les formes lentes de l'anéantissement, les mondes qui s'éteignent pendant que les personnages continuent à préparer le repas. Son cinéma rappelle que le genre, au sens le plus large, commence lorsque le réel devient inhabitable. Et sur l'Altiplano, cette inhabitation n'a rien d'une métaphore confortable. Elle a la poussière dans la bouche, le soleil sur la nuque, et le silence terrible des choses qui ne reviendront pas.
