Alberto Sciamma
Avec Jeruzalem, Alberto Sciamma entre dans un espace explosif où le found footage touristique, l'apocalypse religieuse et la ville sainte s'écrasent les uns sur les autres. C'est une prémisse presque excessive par définition, et c'est justement ce qui permet de saisir son rapport au genre. Sciamma ne recule pas devant l'hyperbole. Il travaille volontiers sur des situations de saturation, de crise visible, d'imaginaire collectif déjà chargé au maximum. Son défi consiste alors à retrouver, au milieu de ce vacarme potentiel, une ligne de tension lisible.
Ce qui mérite l'attention, chez lui, c'est moins la pure subtilité que la compréhension d'un fait essentiel du cinéma fantastique contemporain : certains lieux arrivent au cinéma déjà infestés de récit. Jérusalem, au sens symbolique, n'est pas un décor neutre qu'on pourrait peupler artificiellement de signes sacrés. C'est un noeud de projections religieuses, historiques et géopolitiques. Sciamma prend acte de cette densité et la convertit en moteur de catastrophe. Le résultat touche à une forme de Horreur eschatologique qui assume frontalement son matériau chargé.
Le found footage lui sert ici de stratégie d'immersion, mais aussi de désorientation. Face à une ville saturée de sens, la caméra embarquée ne produit pas une vérité stable. Elle enregistre la perte de repères. Le touriste, l'étranger, le visiteur connecté deviennent les vecteurs parfaits de cette dérive. Ils regardent sans comprendre vraiment, consomment des signes dont ils ignorent l'épaisseur, et se retrouvent soudain dépassés par ce qu'ils avaient pris pour décor. Cette logique dit quelque chose de très juste sur le tourisme globalisé des Années 2010.
Sciamma sait aussi travailler l'énergie du groupe pris au piège. Les personnages n'ont pas seulement à survivre à une menace extérieure. Ils doivent affronter leur propre incapacité à lire le lieu, leur tendance à réduire la ville à une expérience personnelle, émotionnelle, instantanée. Il y a là un sous texte presque ironique sur la circulation contemporaine des images et des croyances. Tout semble disponible, filmable, appropriable, jusqu'au moment où le lieu répond autrement.
Dans une perspective plus large, son cinéma s'inscrit à l'intersection de plusieurs traditions : l'apocalypse biblique, le récit de survie, le film d'infection imaginaire, le spectacle de destruction urbaine. On pourrait y voir un simple assemblage opportuniste. Ce serait oublier que le genre vit aussi de ces collisions de formes, surtout lorsqu'elles sont appliquées à un lieu aussi singulier. Sciamma n'est pas un minimaliste. Il assume la surcharge comme donnée de départ. Le succès du film dépend alors de sa capacité à canaliser cette surcharge, et c'est là qu'il devient intéressant.
Pour CaSTV, sa place est claire. Sciamma représente une veine où le fantastique et le religieux se rencontrent non pas dans l'intimisme du doute, mais dans la brutalité d'une vision de fin des temps. C'est une autre échelle de trouble, plus collective, plus spectaculaire, mais pas moins révélatrice de l'époque. Les villes monde et les villes saintes sont aussi des laboratoires de panique.
Même si son identité d'auteur reste moins nettement codée que celle de cinéastes plus austères, Alberto Sciamma mérite considération pour cette capacité à prendre au sérieux la charge mythologique d'un lieu et à la faire dérailler dans le cinéma de crise. Entre Fantastique et apocalypse, il rappelle qu'un paysage urbain peut devenir infernal dès lors qu'on cesse d'y voir un simple arrière plan et qu'on accepte enfin sa profondeur symbolique comme matière de catastrophe.
