https://cabaneasang.tv/fr/director/aik-karapetian/
Aik Karapetian - director portrait

Aik Karapetian

Avec The Man in the Orange Jacket, Aik Karapetian fait entrer le cinéma balte dans une zone d'hostilité presque abstraite, où la maison bourgeoise devient un piège mental et où l'intrusion vire rapidement à la contamination morale. Le film commence comme un récit de classe, glisse vers le home invasion, puis s'enfonce dans une étrangeté plus profonde, comme si la violence sociale libérée ne pouvait plus retrouver sa forme stable. Karapetian a ce talent rare : il prend un dispositif immédiatement lisible et le pousse jusqu'au point où il cesse d'être un simple genre pour devenir un état de monde.

Ce qui distingue son cinéma, c'est d'abord son goût de la cruauté sèche. Pas de gras psychologique, pas de rédemption distribuée à la dernière minute, pas d'empathie automatique. Les personnages avancent dans des situations où le vernis civilisé craque très vite, révélant des rapports de domination, de désir ou de ressentiment beaucoup plus archaïques. Karapetian ne moralise pas ces bascules. Il les expose avec une franchise presque brutale, comme si le cinéma devait d'abord enregistrer la vitesse à laquelle un ordre social peut redevenir tribal.

On parle souvent de lui à partir de l'horreur ou du thriller, et c'est juste, mais insuffisant. Il y a aussi chez Karapetian quelque chose du conte noir, une manière de dépouiller les situations jusqu'à leur noyau mythique. La forêt, la route, la maison isolée, le repas, le silence partagé : autant d'éléments qu'il traite non comme de simples motifs narratifs, mais comme des surfaces où se déposent les pulsions les plus anciennes. Cela donne à ses films une qualité presque fable, sauf qu'ici la morale serait empoisonnée, privée de toute fonction réparatrice.

Son usage de l'espace participe pleinement de cette logique. Les lieux qu'il filme sont à la fois concrets et désancrés. On comprend leur fonction sociale, leur texture matérielle, leur inscription dans une Europe de l'Est marquée par des transitions économiques et symboliques profondes, mais ils semblent aussi flotter dans une temporalité trouble. Le contemporain y côtoie quelque chose de très ancien, une sauvagerie de fond qui n'a jamais disparu, simplement changé de costume. C'est cette coexistence du présent et de l'archaïque qui donne à son cinéma sa charge particulière.

Karapetian sait également faire confiance au pouvoir de l'ellipse. Il ne remplit pas tout. Il laisse des trous, des coupes abruptes, des gestes inexpliqués qui forcent le spectateur à habiter l'inconfort plutôt qu'à le résoudre. Ce choix peut dérouter ceux qui attendent des récits parfaitement balisés, mais il est essentiel à sa méthode. Dans ses films, l'inquiétude naît du sentiment qu'il manque toujours une pièce, et que ce manque n'est pas une faiblesse scénaristique mais la vérité même de l'expérience. Le monde n'est pas intégralement décodable. Il faut composer avec ses zones hostiles.

Les années 2010 ont vu fleurir beaucoup de propositions d'horreur d'auteur, parfois stimulantes, parfois réduites à un style de festival. Karapetian échappe à cette standardisation parce qu'il conserve un rapport charnel à la menace. Même lorsqu'il stylise, quelque chose reste sale, risqué, imprévisible. On ne sent pas un cinéaste venu ennoblir le genre de l'extérieur. On sent quelqu'un qui en comprend l'énergie primitive : la peur comme révélateur des hiérarchies cachées, des humiliations accumulées, de la violence prête à resurgir sous les formes les plus banales.

Cela vaut aussi pour ses films moins directement horrifiques. Le trouble y persiste, parce que Karapetian regarde le monde social comme un tissu fragile, toujours susceptible d'être traversé par un accès de barbarie ou une poussée d'irrationnel. Il y a chez lui une méfiance fondamentale envers le confort narratif, et cette méfiance est salutaire. Pour CaSTV, il représente une voie exigeante du cinéma de genre européen : une voie où l'angoisse ne se limite pas à la peur de mourir, mais engage quelque chose de plus corrosif, la découverte que les formes ordinaires de la vie commune reposent sur des accords beaucoup plus précaires qu'on ne voudrait l'admettre.