Stefano Sollima
Avec Suburra, Stefano Sollima a donné à Rome la texture d'un organisme corrompu qui respire par ses réseaux criminels, politiques et religieux. Le film n'illustre pas simplement la collusion des pouvoirs. Il en fait une matière de cinéma, dense, nerveuse, presque suffocante. Commencer par là est essentiel, parce que Sollima n'est jamais aussi fort que lorsqu'il filme les systèmes, leur circulation, leurs points de rupture, leur capacité à absorber les individus tout en leur laissant l'illusion d'agir librement.
Fils d'une culture de genre italienne mais résolument moderne dans son énergie, Sollima s'est imposé comme l'un des grands architectes du récit criminel européen contemporain. Son talent ne tient pas seulement à l'efficacité narrative, pourtant réelle. Il tient à sa compréhension du pouvoir comme ambiance. Chez lui, la corruption n'est pas un thème. C'est un climat, un régime de rapports humains, une météorologie morale. Les personnages parlent, complotent, trahissent, négocient, mais l'essentiel se joue dans le sentiment que tout est déjà contaminé.
Cette contamination fait de son œuvre un terrain naturel pour les amateurs de crime et de thriller, mais elle touche aussi à quelque chose de plus sombre, presque horrifique. Il existe chez Sollima une vision du collectif comme espace prédateur. La ville dévore, l'institution recycle, la famille elle-même devient instrument de pression. On n'est pas loin d'une horreur politique où le monstre n'a pas besoin de visage unique, parce qu'il se dissémine dans la totalité du corps social.
Le contexte italien est évidemment central. Sollima travaille une Italie où la criminalité organisée n'est jamais pensée comme marge exotique, mais comme élément constitutif d'un ordre plus vaste. Cette lucidité l'éloigne des fétichismes mafieux les plus usés. Ses films n'admirent pas la puissance criminelle. Ils montrent comment elle se confond avec le fonctionnement ordinaire du pays, comment elle innerve les institutions, comment elle redéfinit les loyautés. C'est une vision profondément pessimiste, mais tenue avec une précision remarquable.
Son style, lui, avance avec une grande clarté. Sollima aime le mouvement, la montée des tensions parallèles, le montage des intérêts divergents. Il sait orchestrer l'action sans perdre la lisibilité politique du récit. Cette capacité à tenir ensemble vitesse et structure fait sa valeur. Trop de films criminels choisissent entre l'efficacité et la densité. Sollima, dans ses meilleurs moments, obtient les deux. Une poursuite, une réunion, une conversation familiale, un geste de violence deviennent autant d'expressions d'un même système de capture.
Dans les années 2010, puis au-delà, il a aussi participé à l'internationalisation d'une esthétique du crime européenne, tendue, sombre, débarrassée du folklore inutile. Mais cette circulation ne l'a pas vidé de sa singularité. On reconnaît chez lui un sens très particulier de l'escalade. Chaque récit paraît engagé dans une logique d'emballement qui ne conduit pas à la catharsis, mais à une perception accrue de la pourriture structurelle. Le climax ne délivre pas. Il confirme le diagnostic.
Pour CaSTV, Stefano Sollima importe précisément parce que son cinéma montre à quel point le réel politique peut rejoindre les affects du genre. La paranoïa, l'encerclement, l'impossibilité de sortir d'un réseau de contraintes, tout cela relève aussi d'une expérience horrifique. Le spectateur n'a pas affaire à des démons surnaturels, mais à quelque chose de tout aussi oppressant: un monde où chaque institution a appris à parler la langue de la prédation.
Sollima n'est donc pas seulement un excellent fabricant de tension. Il est un cartographe de l'infection sociale. Ses films disent qu'une société peut continuer à fonctionner tout en étant moralement gangrenée jusque dans ses organes vitaux. Peu de cinéastes européens contemporains donnent à ce constat une forme aussi haletante, aussi lisible et aussi désespérément précise. C'est cette combinaison, rare, qui fait de lui une figure majeure du cinéma criminel moderne.
